Priver une personne de sa langue...

...c’est constituer une atteinte directe non seulement à cette personne, mais aussi aux futures générations. C’est déprimer gravement la cohésion sociale du groupe, son identité. Une langue qui disparaît, c’est une perte immense pour la communauté et un appauvrissement pour le monde, pour notre diversité culturelle.

Pour citer un exemple, la langue inuktitut des Inuits, dans l’Arctique, n’a pas moins d’une douzaine de mots de base (soit des mots qui ne sont pas tirés d’autres mots) pour désigner la neige, une dizaine pour décrire la glace, chacun très important notamment pour la chasse ou la sécurité lors des déplacements.  

Tradition orale...

...connaissances de la nature et de sa gestion, valeurs ancestrales de transmission intergénérationnelle, en fait presque tous les savoirs traditionnels et les expressions culturelles dépendent de la langue. 3000 des 6000 langues vivantes à ce jour sont menacées de disparition à court ou à moyen terme. Une grande majorité d'entre elles sont des langues autochtones.

C’est ce qui a conduit les Nations Unies à déclarer l’année 2019 «Année internationale des langues autochtones»2. L’Unesco en assurera la coordination. Des programmes seront conçus et mis en place, des campagnes lancées, des rencontres d’experts en linguistique et en éducation organisées, ainsi que des politiques nationales et régionales définies et, espérons-le, mises en œuvre.

Que ce soit au Guatemala, au Nicaragua, en Equateur, en Bolivie, en Colombie ou dans tout autre pays d’Amérique centrale ou du Sud avec forte présence autochtone, il est encore courant pour les enseignants du primaire, dans les campagnes notamment, de punir les enfants amérindiens, quand ils parlent leur langue indienne sur les bancs de l’école.

A cela s’ajoute la résistance toujours très présente, bien que moins affirmée qu’avant, des anciens ou des parents à parler leur langue à la jeune génération, de peur qu’ils ne se fassent railler.
 

Les enfants en bas âge ont une facilité impressionnante pour apprendre les langues, maternelles ou pas.
 

Ce savoir reste cependant très fragile s’il n’est pas confirmé avant l’adolescence. Or, perdre sa langue pour un jeune autochtone, c’est se fondre, le plus souvent sans possibilité de retour, dans une société étrangère à sa culture et dans laquelle il subira les préjugés et les préjudices liés à ses origines.

Les médias (classiques ou les réseaux sociaux) en langue autochtone...

...qui permettraient à ces jeunes de se sentir fiers d’être les porteurs de ce patrimoine linguistique qui les identifie plus que tout autre, sont extrêmement rares sur l’ensemble du continent. Les politiques publiques d’éducation qui auraient réussi avec efficacité à rompre avec le monolinguisme espagnol ou une approche uniculturelle de l’enseignement, se comptent sur les doigts de la main.

Pourtant, des instruments juridiques internationaux et des constitutions nationales ont reconnu aux peuples autochtones le droit à leur langue – un droit humain fondamental encore trop peu appliqué.

La mondialisation et le numérique, ainsi que les migrations, qu’elles soient pour des raisons économiques, de sécurité ou environnementales, ont aggravé les menaces qui pèsent sur les langues et, au-delà, sur la survie culturelle de milliers de communautés linguistiques.

D’où l’importance de cette année 2019 qui pourra faire avancer les prises de conscience, et mettre en place des moyens qui favoriseront pour les enfants autochtones du continent, descendants de ses premiers habitants, un développement harmonieux et respectueux de leur identité.

1 Atlas des langues en danger dans le monde, Unesco, Paris, 2011.
2 Décision de l’Assemblée générale des Nations Unies du 19 décembre 2016.